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IRELLE, OU L'ART DE SE RACONTER À TRAVERS LA SAPE

  • 31 déc. 2025
  • 9 min de lecture

Qui est Irelle ?


Irelle, ce serait un rayon de soleil un peu têtu qui insiste pour rentrer même les jours gris. Mon entourage dit souvent que je dégage quelque chose de joyeux, d’accueillant, comme si ma présence faisait un peu danser l’air autour. Je crois que si je pouvais me résumer en une image, ce serait cette petite danse des épaules façon Will Smith, sur une plage où l’eau est au minimum à 24 degrés, où le sable colle encore aux chevilles et où la musique fait vibrer l’horizon.


Je suis ça : un mouvement doux, libre, solaire, avec toujours une petite nostalgie qui flotte quelque part, comme un souvenir de là-bas, d’avant, d’ailleurs.


Je ne pense pas que ce soit un hasard si j’ai dû me créer ce métier de sapéologue. C’est ma manière à moi d’aimer les gens : en les regardant à travers leurs vêtements, leurs gestes, leurs silences, leurs histoires. J’observe leurs vestes, leurs baskets, leurs bijoux, mais aussi la façon dont ils tirent sur une manche ou remontent un col. Tout ça me parle.


Il y a aussi quelque chose que les gens ne voient pas tout de suite : mon intuition. J’ai cette capacité naturelle à sentir les autres. À la première poignée de main, je perçois déjà leur énergie, leur fatigue, leurs hésitations. Alors je m’adapte. Je parle leur langue – verbale, non verbale – simplement pour qu’ils se sentent réellement à l’aise en ma compagnie. C’est ma façon de dire : « Tu peux être toi ici, il n’y a rien à prouver. »



Tu as grandi en Côte d'Ivoire, peux-tu nous partager un souvenir de ton enfance là-bas ?


Si je ferme les yeux, ce qui me revient d’abord, ce n’est pas une image, c’est une odeur : celle de la terre après la pluie. Cette odeur qu’on appelle petrichor au Japon. Elle me ramène immédiatement à Daoukro, le village dans lequel j’ai grandi, à trois heures d’Abidjan. Une odeur chaude, presque tendre, qui soulève la poussière et qui ouvre les après-midi. Je ne sais pas si vous voyez : ce moment où la pluie s’arrête, où le soleil revient doucement et où tout semble possible.


Je revois ma famille, les grandes cours, les petits déjeuners chez mes grands-parents avec toutes mes tantes et mes cousins. Et puis le rituel du week-end : le gros 4x4 de mon père où l’on s’entassait tous, les genoux collés, les rires qui débordaient par les fenêtres, les goûters à partager. Direction la ferme. On y passait l’après-midi à courir, manger, se balader, chanter, danser. Pour moi, à cette époque, c’était ça, la liberté.


Tata Siham à gauche, Maman à droite
Tata Siham à gauche, Maman à droite

Et puis il y avait les femmes. Ma mère Amal et ma tante Siham. Leur manière de porter un Levi’s droit, taille haute, avec un petit haut près du corps… Simple, mais tellement classe. Elles avaient cette liberté-là : oser être belles, même dans un petit village, même avec des enfants, même sans occasion particulière. Aujourd’hui encore, je trouve ça profondément beau.


Je me souviens aussi de l’ensemble de mariage de ma tante Siam, que ma mère a cousu sur mesure en express : une minijupe avec une veste cintrée, des épaulettes, le bas de la veste légèrement évasé. Ce jour-là, elle ressemblait à une héroïne – féminine, structurée, forte. J’ai compris que les vêtements pouvaient raconter la puissance d’une femme. Et ma tante, avec son sacré caractère, portait cette puissance à la perfection.


La Sapcology, peux-tu nous expliquer ton concept et quelle est la journée type d'une sapéologue ?


La Sapcology, pour moi, c’est une discipline. C’est l’art d’écouter les vêtements, de comprendre ce qu’ils disent de nous, de nos ancêtres, de notre énergie, de nos blessures, de nos victoires, de nos histoires. C’est observer comment un vêtement joue sur nos interactions sociales, nos émotions, nos opportunités. C’est apprendre à raconter tout ça, puis à s’habiller en conséquence.


C’est une forme d’archéologie et d’anthropologie textile : je fouille, je relie, je décrypte la sape. Mon obsession, c’est de comprendre pourquoi on porte ce qu’on porte aujourd’hui. Qu’est-ce que ça dit de nous ? Qu’est-ce que ça dit de notre société ? Qu’est-ce que ça ouvre comme portes ? Qu’est-ce que ça ferme comme possibles ? Quels préjugés, quels stéréotypes se cachent dans une coupe, une couleur, une étiquette ? Et surtout : comment on peut, collectivement, reprendre la main sur nos vêtements pour tirer notre épingle du jeu, affirmer notre singularité et s’amuser à se saper, vraiment.


Une journée de sapéologue commence toujours par moi-même. Je prends le temps de sentir comment je vais et ce que j’ai besoin de porter pour être alignée avec ma journée. Je le dis souvent : un vêtement n’est jamais neutre. Je sais qu’il est capable de m’apaiser, de m’ouvrir, de me faire avancer – comme il peut aussi me restreindre, me coincer, me renvoyer dans un moule étriqué.


Ensuite, je regarde mon agenda : est-ce une journée d’écriture d’ateliers, de création de contenus pour LinkedIn ou les réseaux, d’enregistrement de podcasts, ou une journée de sessions SAP’Conscience avec des clients ? Quand j’accueille quelqu’un, je prépare mon espace comme on prépare un rituel : la mezzanine qui me sert de cabinet, les bougies, les plantes, le thé, les petites choses à grignoter, la musique, la bonne température, le grand miroir, les chaussons, le carnet de SAP’Conscience, les cintres, quelques accessoires à porter, toucher, essayer.


Pendant une session, je commence toujours par regarder l’énergie de la personne. Puis son regard – et la façon dont elle me regarde à travers ce que je porte. Ensuite, j’observe sa posture, ce qu’elle dit déjà de son histoire.


Je demande d’apporter trois tenues. Je prends le temps de toucher les tissus. Je fais parler les couleurs, les matières, les mémoires, à travers des symboliques sociologiques, psychologiques, anthropologiques. Je travaille avec un grand miroir, avec des cartes, parfois du tarot ou des oracles, et des jeux que j’ai créés pour que les gens puissent raconter leur histoire sans avoir à se mettre à nu trop brutalement.


Le moment que je préfère, c’est quand tout s’aligne : la symbolique d’une couleur, d’une coupe, d’un vécu, qui s’assemble pour révéler la place d’une personne dans le monde à travers sa sape. Comme cette amie qui portait beaucoup d’orange ces derniers temps et qui s’est mise à pleurer quand je lui ai expliqué ce que cette couleur disait d’elle, de sa prise de place, de sa lumière, de ce que je voyais pour elle à travers ses vêtements. À ce moment-là, ce n’est plus juste de l’habillage, c’est de la réparation, de la reconnaissance, de la reconquête.


Photos : Morgan Taltavull


Tu parles avec beaucoup de passion et de poésie, d'où ça te vient ?


Je crois que j’ai toujours aimé parler…petite, mon père qui adorait le silence me répétait souvent : « Arrête de parler, va lire un livre. » Moi, j’adorais ouvrir des conversations, poser mille questions, observer comment les mots circulaient entre les gens. Sauf qu’avant, je parlais sans forcément chercher à mettre les mots justes.


Le vrai tournant est venu plus tard, quand j’ai traversé mes faillites, mes deux liquidations judiciaires, ces périodes où la vie se fissure et où la réalité financière te gifle si fort que tu te demandes si tu vas te relever. À ce moment-là, je ne savais plus comment dire ce que je ressentais. Alors j’ai commencé à écrire. À poser les mots. Et écrire m’a littéralement sauvée.


Puis j’ai découvert l’écrivaine et féministe Chimamanda Ngozi Adichie. Ses mots sont devenus un refuge, un guide, une permission. Grâce à elle, j’ai compris qu’on pouvait écrire comme on respire : en couleur, en odeur, en émotion. Ses livres m’ont aussi aidée à comprendre comment fonctionne mon cerveau de personne TDAH : j’ai besoin de scènes, de gestes, de textures. Quand je raconte quelque chose, je me mets à jouer la scène, à la rejouer presque comme au théâtre. Je ne regarde même plus la personne en face, je revis l’instant.


Les lectures de Chimamanda m’ont donné le déclic pour poser mes mots de cette façon-là, avec passion et poésie. Et puis j’adore les cafés, les brunchs, les longues conversations entre amies. Quand j’écris, j’imagine toujours que je parle à une copine assise en face de moi, tasse chaude entre les mains. C’est important pour moi que mes textes aient cette chaleur-là.


Dans mes phrases, on entend souvent une langue intérieure faite de plusieurs mondes : des expressions ivoiriennes, des tournures québécoises, des mots de France. C’est une mosaïque. Je suis un peu une enfant du monde, balancée à droite et à gauche à travers le globe, et ça s’entend quand j’écris. Ça fait partie de mon identité.


Photos : Morgan Taltavull


Bientôt 2026, quelle est ton analyse de sapéologue concernant la mode et les tendances de 2025 ?


Je ne suis pas une fille de tendances…mais ce que je vois, c’est que les gens cherchent une vérité. Une manière d’être vus sans se trahir. Ils veulent s’apaiser, s’affirmer, parfois se révéler. Ils ont besoin de raconter une histoire – la leur – à travers leurs vêtements, sans se cacher. En 2025, j’observe un retour à une simplicité élégante : des jeans droits, des tailles basses maîtrisées, des tailles hautes bien coupées, des t-shirts et des hauts basiques, sans logo criard. Même dans le maximalisme, il y a une forme de simplicité dans la composition des tenues, comme si on voulait que chaque pièce ait une vraie raison d’être là.


Les pantalons amples font un retour massif, et on les porte de multiples façons : street, bureau, chic, workwear revisité. Les baskets, elles, sont devenues un langage à part entière. Elles me rappellent l’effervescence des années 90, ce moment où la basket n’était plus juste une chaussure, mais une attitude.


Ce qui m’a aussi marquée…et ce n’est pas forcément positif “oups”…c’est le nombre de clones que je vois. Beaucoup de personnes se ressemblent. La vraie question n’est pas ce qu’on porte, mais comment on l’adapte à qui l’on est, à sa vie, à son passé, à son corps, à son rythme. Comment on arrive, à partir d’un goût collectif, à développer son propre goût, à tirer sa singularité, ça, c’est très complexe pour beaucoup et c’est aussi pour ça que le métier de sapéologue existe.


Photo gauche : Morgan Taltavull


Quelle est la dernière marque que tu as découverte et qui t'a plu ? Qu'est-ce qui t'a séduite ?


Récemment, j’ai eu un vrai coup de cœur pour Rosyne Club.


Vraiment, leurs pantalons… oh my God.


Le travail sur leurs coupes est incroyable : on sent que chaque ligne a été pensée pour accompagner le mouvement, pour respecter les corps, toutes les formes, toutes les silhouettes. Même froissé, le vêtement se tient, il reste digne. C’est de la couture, la vraie. Celle qui honore les corps plutôt que de les contraindre.


J’ai aussi été touchée par leur histoire : une partie de la fabrication au Bénin, les broderies faites à la main, le choix de tissus naturels et nobles, l’atelier de couture sur place, le travail avec des femmes, les petites irrégularités qui prouvent que ce sont des mains, des vies, qui fabriquent ces pièces-là. Pour moi, ça parle de respect, de transmission et de temps. Pis oui, je suis une fille à pantalons…mon dressing est rempli de bas, beaucoup moins de hauts à mon grand désespoir. Donc forcément, je suis exigeante sur la coupe d’un “pant”.


Du côté de la Côte d’Ivoire, il y a aussi Olooh... c’est mon interprétation, mais j’ai l’impression que dans leurs dernières collections, il y a eu une sorte de réveil culturel, sensible, spirituel. On voit des pièces qui jouent entre tradition sénoufo, modernité et spiritualité. Les coupes sont fun, libres, adaptables. Certaines pièces ont presque quelque chose de talismanique.


Il y a notamment un manteau qui peut se transformer en jumpsuit, et qui me ramène directement à un habit traditionnel de la culture sénoufo que ma soeur avait porté en maternel pour se déguiser et le déclic c’est de sortir de la notion de déguisement de nos habits dits tradi et d’en faire des sapes for everyday… bref, cette capacité à faire dialoguer le vêtement contemporain avec la tenue traditionnelle me fascine. Pour moi, ce type de pièce représente le jeu funky de la sape.


Un mot pour la communauté des Robeuses...


Je dirais : le collectif… c’est indiscutable : on a besoin de créer ensemble, de penser ensemble, d’ouvrir des portes ensemble.


L’art, au départ…et encore aujourd’hui, c’est un espace où l’on se rassemble, où l’on partage, où l’on se nourrit les un·e.s les autres. On vient voir une œuvre, une performance, une tenue, et en repartant, on n’est plus tout à fait la même personne.


Aujourd’hui, beaucoup créent dans leur coin, en espérant exploser solo.


Moi, je crois en l’abondance, quand on met nos lumières ensemble, ça fait un soleil plus grand, donc c’est exactement ce que représente, pour moi, la communauté des Robeuses, un potentiel de lumière collective.


J’ai hâte de rencontrer toutes ces personnes qui vont composer cette communauté, de voir ce qu’on va inventer ensemble, ce qu’on va tisser, ce qu’on va transmettre.


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Irelle fait partie de la communauté des Robeuses, retrouvez son contenu autour de la Sapcology sur Instagram @sapcology56


Les Robeuses

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